Bonne nouvelle !

–     Papa ? Papa ?

Lui, c’est mon fils, Arnaud. Il aura deux ans en mai. Il dit « maman, papa »… et pour l’instant, ces mots suffisent amplement à comprendre l’objet de sa recherche.

De la salle de bains, il se dirige vers une porte fermée. J’ai tout de même un gros pincement au cœur : quand mon petit Nono cherche son papa, le premier endroit où il regarde est notre chambre à coucher. J’aimerais bien qu’il grandisse en pensant que son père, lorsqu’il n’est pas avec nous, travaille, tond le gazon, ou fait du sport… Mais qu’il s’attende à le trouver dans son lit, je trouve ça triste. Ça me désole chaque fois.

Après un « bonne nuit » suivi d’un gros câlin, Arnaud, ainsi que sa grande sœur qui lui emboîte le pas, se rendent dans leur chambre respective et s’endorment très vite. J’écris une ou deux fiches pour l’école, bouquine un moment, regarde un peu la télé, puis je vais rejoindre mon mari dans le lit.

–     Comment ça va, aujourd’hui ? Mieux ?

–     Ça va…

–     Mouais. Un peu dure, cette pneumonie… J’espère que les antibiotiques feront effet rapidement… Ça ne devrait plus tarder, maintenant.

–     Mmmhhh… Meg, j’ai quelque chose à te dire.

–     Oui ?

–     Je n’ai plus mal à la tête.

–     Quoi ? Quoi ?

–     Depuis samedi soir, je n’ai plus mal à la tête. Je suis au fond du lit, j’ai les poumons en feu, mais c’est comme si ma tête était dans une bulle. Je ne sens plus rien.

Là, je suis scotchée. Tout ce que je trouve à dire, c’est :

–     Tu es sûr?

Alors… voilà une question bien pertinente.

–     Je n’ai eu aucune douleur à la tête depuis samedi soir, quand je suis rentré de cette soirée. Je ne t’en ai pas parlé, parce que ça me semblait tellement irréel…

–     Je comprends… C’est incroyable!

–     Oui… Tu peux le dire! Mais pour l’instant, j’aimerais bien sortir de cette pneumonie, et voir… “si ça tient”.

La perspective d’une rechute vient alors nous hanter l’esprit. Ah ! Non ! Il a raison : nous allons attendre. Attendre la fin de la pneumonie, attendre la fin des antibiotiques, attendre pour voir si le cauchemar recommence. Nous n’allons sûrement pas nous faire ce genre d’illusions si c’est pour retomber après. Je n’accepterai pas ça…

En même temps, c’est très facile à dire ! Au fond de l’estomac, on sent que ça bout. A l’instar d’une période d’examens, des quelques jours précédant le mariage, ou avant un test de grossesse par exemple, on aurait bien envie d’accélérer le temps et pouvoir directement bénéficier du résultat final. On y croit, on espère ce jour, on le visualise, on l’imagine, on l’idéalise même. C’est juste impossible de rester indifférent. Juste impossible.

Donc voilà ce qu’il reste à faire : attendre… et garder ça pour nous.

 

 

 

L’ombre…

1. Au commencement…

Que c’est agréable d’être en congé maternité ! Même si pour le deuxième enfant, les vraies possibilités de repos se réduisent, il faut tout de même avouer que c’est une chance d’avoir ces quelques semaines afin de pouvoir profiter de nos bouts de chou de manière exclusive. Mon petit Arnaud a déjà plus de deux mois. Que le temps passe vite ! Déjà, plein de photos de lui s’ajoutent sur les murs, à côté de celles de Laure, sa grande sœur. Ils sont tellement beaux tous les deux… Les enfants font toujours la fierté de leurs parents. En même temps, après les neuf mois d’enfer que nous endurons, c’est normal d’avoir une récompense à la hauteur. Nous rêvons alors de les voir s’épanouir, devenir heureux, nous rêvons de nous épanouir avec eux, nous rêvons d’une vie parfaite…

Ce rêve n’est pas une utopie, pourtant. C’est vrai : nous avons déjà tout ce qui nous est nécessaire, même davantage. Nous habitons une jolie maison à M…, dans la commune qui m’a vue grandir. Nous sommes entourés de nos parents et nos sœurs, avec qui nous sommes restés très proches. Nos vies professionnelles se passent… un peu comme tout le monde : des hauts, des bas, des remises en question… Mais l’un dans d’autre, ça roule. Et après quelques années à profiter à deux, nous nous retrouvons maintenant à quatre pour continuer le chemin. Enfin, à six, si l’on compte nos deux boules de poils (une canine et une féline).

Ce matin-là, jeudi ordinaire du mois d’août 2011, Grégory, mon mari, entre dans la maison, accompagné de notre boule de poils canine justement. Assise sur le canapé dans le salon, je l’observe passer par la porte et enlever ses chaussures. Il ne semble pas tranquille, passablement agité, même. Je le regarde, un peu bizarrement sans doute. La réponse ne se fait pas attendre :

–     Je ne comprends pas… Depuis hier soir, je me prends les cadres de porte ! Je me tape contre tous les murs…

–     Ah bon ? Pourquoi ? demandé-je en espérant réellement une réponse rapide et sensée.

–     Je ne sais pas ! Ça a commencé hier soir après l’entraînement ; j’ai pensé que j’étais fatigué… Là, en promenant Nala, j’avais l’impression qu’il y avait un vent de 300 km/h qui me poussait vers la droite. Et je continue à buter contre les portes.

Ah, bon. Jamais entendu parler. Qu’est-ce qui lui prend ? Ça ne peut pas être bien grave. En revanche, ce n’est pas franchement rassurant non plus.

–     Qu’est-ce que tu comptes faire ?

–     Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je veux aller voir chez Roc.

–     Oui, mais on est jeudi. Le doc est fermé.

–     J’irai au CUB, alors.

–     Ok, je viens t’amener…

–     Non, ça ira… Quand je suis assis, je n’ai pas cette perte d’équilibre.

Le CUB est le Centre d’Urgences Broyard qui a ouvert ses portes récemment à Payerne afin que les urgences de l’hôpital soient moins bondées, tout du moins durant les heures de bureau. Nous habitons seulement à quelques minutes de là. Je le laisse donc partir, bien que je ne sois pas tranquille.

Je reste avec les enfants… J’aurais dû insister pour le conduire moi-même. Très inquiète, je m’efforce d’essayer de penser à autre chose. Grégory est le champion des maladies et des accidents, et moi je suis la championne des bileuses. Je regarde mes deux bouts de chou… J’espère qu’ils n’hériteront pas de mon caractère d’éternelle angoissée. Que j’ai moi-même hérité de ma maman. Elle est encore pire que moi… ou pas.

Comme tout être humain du XXIe siècle qui se respecte, je fonce sur Internet chercher quelques explications plausibles pour ce genre de pertes d’équilibre. Ce que je vois ne me réjouit pas. J’observe des tonnes de possibilités, allant de troubles de l’oreille interne, en passant par des gueules de bois, à des maladies neurologiques ou même des accidents vasculaires cérébraux. Du coup, je me dis qu’on ne peut pas s’improviser médecin, qu’Internet est une vraie mauvaise idée dans ce genre de situation et que de toute manière, les gens qui publient ces articles sont tous des alarmistes dépourvus de sens social.

Coup de fil. Enfin.

Pour l’instant, rien de précis ; un scanner est cependant prévu quelques minutes plus tard, à l’hôpital. C’est mieux que Grégory ne conduise pas. D’accord. Ce n’est pas pour en rajouter, mais j’en étais sûre. J’embarque donc Laure et Arnaud et nous allons chercher leur papa au centre d’urgences et l’amenons au HIB. Le trajet est très court. J’ai tout de même le temps de lui exprimer mon inquiétude. Lui, les hôpitaux, il connaît. A chaque incident, il intègre les choses très sereinement, les unes après les autres, sans entrer dans du catastrophisme accablant. Apparemment, le dicton se confirme : les contraires s’attirent. Grégory est grand, musclé, cheveux clairs  –  ou plutôt poivre et sel  –  aux yeux gris, sûr de lui et zen dans les hôpitaux. Je suis grande aussi, mais plutôt pas très musclée, brune aux yeux bruns. Et je n’ai pas de cheveux gris, soit dit en passant. Par contre, mon manque de confiance en moi est depuis longtemps confirmé et en situation de problème de santé, je vire dans une panique obsessionnelle et fataliste.

Arrivés devant l’hôpital, les enfants et moi déposons Grégory avant de retourner en arrière pour nous rendre chez mes beaux-parents, à une quinzaine de kilomètres de là. Il faudra qu’ils m’aident à rapatrier la voiture restée devant le CUB. De toute façon, effectuer ce genre d’analyses doit prendre un certain temps.

Lorsque nous arrivons à B… quelques minutes plus tard, Rose et Michel nous attendent. En nous ouvrant la porte, ils paraissent très calmes. Ils espèrent recevoir des nouvelles de leur fils avec beaucoup d’impatience ; je les trouve pourtant confiants. Ça fait du bien ! Moi, j’ai peur de m’écrouler. Nous discutons un instant devant la porte d’entrée. Au moment où nous nous apprêtons à la franchir, Michel réapparaît, le téléphone à la main, en annonçant que nous pouvons rapatrier Grégory. Rien de plus. Je décide de rappeler moi-même mon mari pour avoir de plus amples informations. Apparemment, les hommes ne demandent jamais de détails, c’est incroyable.

–     Oui, c’est bon, j’ai fini. Tu peux venir me chercher. Je viens de le dire à mon père.

–     Déjà? Et alors?

–     Oui, ça a été vite. Je suis passé directement. Pas de grosse casse. Ils n’ont rien décelé pour l’instant.

–     Génial! C’est tout bon, alors ?

–     Je dois quand même passer une IRM demain, pour aller un peu plus en profondeur. Je te raconterai plus tard…

–     D’accord. On arrive !

Ah ! Voilà qui me rassure. C’était donc un pressentiment non fondé. J’explique la nouvelle aux parents de Grégory et sa maman lâche un immense OUF de soulagement. Du coup, je me rends compte qu’elle m’a bien caché son jeu : je n’étais pas la seule à m’inquiéter sérieusement. On ne m’y prendra plus.

Nous partons donc, mon beau-père, mes enfants et moi. En arrivant devant l’hôpital où Grégory nous attend, nous sommes tous apaisés. Nous devons encore patienter jusqu’à l’IRM du lendemain, mais le problème vient probablement de l’oreille interne, causant ainsi ces pertes d’équilibre. Enfin, nous allons chercher notre voiture garée un peu plus loin.

De retour à M…, je laisse un bref instant ma famille à la maison afin de raccompagner mon beau-père chez lui. Quelle chance nous avons d’avoir nos parents tout près ! Mais après tous ces trajets en voiture, je suis bien contente d’arriver dans mon foyer. Quelles émotions… Les journées à faire des allées et retours aux urgences ne sont jamais très agréables. Et rebelote le lendemain. Dire que Grégory avait quatre jours de congé d’affilée… Enfin, au moins, je suis disponible.

Ce jour-là, l’IRM ne révèle rien de nouveau. Il n’y a donc aucun souci vasculaire dans le cerveau. Grégory reçoit une ordonnance pour des médicaments agissant sur l’oreille interne. Etant donné son passé médical déjà bien chargé, il appelle son médecin traitant, le Dr Roc, afin de l’informer de ce nouvel élément et prendre rendez-vous. Celui-ci est fixé à lundi, soit trois jours plus tard.

En attendant, ça va un peu mieux. Malgré les maux de tête persistants, Grégory recommence à marcher droit… ce qui est quand même assez pratique. Effectivement, la maison dans laquelle nous habitons comporte beaucoup d’angles bizarres et de recoins insoupçonnés. Nous passons un week-end relativement tranquille, tous les quatre ensemble. Etant assez casaniers, le calme nous convient très bien. Cela fait onze ans maintenant que je suis avec Grégory; c’est vrai que nous nous sentons à l’aise chez nous. Cette maison n’est pas la plus belle, elle n’est pas la mieux construite, elle n’est même pas à nous. Mais nous nous y plaisons et c’est ici que nous avons vu naître notre famille. Ici que nous avons accueilli notre fille, que nous avons perdu un enfant, puis retrouvé le sourire avec l’arrivée de notre fils, tout récemment.

Cela dit, le farniente n’est pas une raison pour oublier le rendez-vous médical. Ce lundi-là, donc, Grégory prend la voiture et se rend seul chez son médecin. Après le compte rendu des derniers événements, le Dr Roc effectue sa propre analyse: il trouve que le côté droit de Grégory est affaissé. En auscultant son dos, il remarque que ses trapèzes sont enflammés : cela pourrait provoquer les maux de tête et les pertes d’équilibre. Il décide alors de lui faire une injection de cortisone dans la nuque pour soulager et détendre ses muscles.

Incroyable : en dix secondes, Grégory se sent indéniablement mieux. Plus de mal de tête, plus de vertige. Une piqûre et tout est réglé. Facile ! Mon mari rentre heureux à la maison. Après ces quelques jours bizarres, nous sommes très contents que tout soit rentré dans l’ordre. Finalement, il n’y avait rien de grave. Il va mieux, il est guéri, c’est génial. La vie reprend son cours : enfants, maison, travail et entraînements… Le rêve, quoi.

 

2. Diagnostic

“Le Võ-Viêt-Nam est à l’origine l’art de la guerre. Il s’agit d’un art martial qui était destiné au combat et qui a été enseigné durant des millénaires. Il regroupe différentes disciplines comme le combat aux pieds et poings, les immobilisations, diverses armes, mais aussi des stratégies de combat. Les hommes qui maîtrisaient les multiples domaines du Võ étaient des guerriers accomplis et pouvaient affronter de nombreux adversaires.

Aujourd’hui, le Võ est sorti du domaine de la guerre. Il a une place différente dans la société. L’étude des armes traditionnelles a un sens artistique et sportif. Il n’est plus question d’apprendre à tuer. Le combat à mains nues est destiné à mesurer sportivement sa force et son adresse de manière amicale. Il en résulte un respect de l’autre, de son adversaire et des différentes techniques travaillées.

Ce sport se pratiquait uniquement au Viêt-Nam jusqu’à ce que Nguyên Duc Môc, un maître enseignant le Võ, reçut l’ordre, en 1939, d’embarquer pour aller combattre en France. Il se rendit à différents endroits durant les quelques années de mobilisation. En 1947, la France a été libérée et Nguyên Duc Môc s’est trouvé démobilisé. Il se mit à chercher du travail dans le civil et en trouva dans les usines Renault, à Boulogne-Billancourt. Face à d’incessantes critiques racistes, il fut obligé de se défendre. Son efficacité au combat subjugua ses collègues qui le questionnèrent. Ils pensaient qu’il s’agissait de judo, car c’était l’unique art martial connu à cette époque. Il leur parla alors du Võ-Viêt-Nam. Enthousiasmés, ses collègues lui demandèrent de leur apprendre ses techniques. Il accepta, pensant faire connaître et apprécier son pays natal. C’est à partir de ce moment-là que ce sport naît en Europe.” (http://www.vo-vietnam.com/histoire/)

Je dois une fière chandelle au Võ-Viêt-Nam, même si je dois avouer que je suis tout sauf sportive. Bien que je ne l’aie jamais pratiqué, ce sport m’a fait rencontrer Grégory. Etant alors âgée de vingt ans et honorant encore mon rôle d’étudiante, je sortais régulièrement avec mon amie d’enfance Sian. En profitant d’une année sabbatique après avoir terminé son bac, elle a alors découvert le Võ. Comme elle passait de plus en plus de temps avec ses nouveaux amis et que je me sentais un peu délaissée (possessive, moi ?), je lui ai dit que j’aimerais bien connaître ces gens super, moi aussi. Nous nous étions alors donné rendez-vous un soir, après un entraînement. Malheureusement, moi qui voulais rencontrer ses amis, j’ai été un peu déçue ; il n’y avait qu’une seule personne qui l’accompagnait… Grégory, un de ses copains dont elle m’avait déjà parlé. Bien qu’il ne m’ait pas forcément plu au départ (je trouvais ces blagues un peu… pas drôles), une fois que la soirée a été terminée, il a réussi à accaparer mes pensées et mon esprit… pour ne plus jamais y ressortir. Je l’ai donc connu avec le Võ. Je sais que ce sport contribue à son équilibre. C’est une soupape, un défouloir, un domaine dans lequel il se sent progresser et qui le maintient en forme, physiquement et psychiquement.

Quelques jours après les visites chez les différents médecins pour ses troubles d’équilibre, Grégory participe à une démonstration de Võ à Fribourg, tout près de chez nous. La fête folklorique a lieu ce week-end et cet art martial y sera présenté. Je décide de m’y rendre avec les enfants. Je sais qu’il va être touché, car je ne suis habituellement pas très motivée pour aller aux démos, ni aux fêtes folkloriques d’ailleurs. C’est vrai que je n’aime pas trop la foule ; par conséquent, j’évite les grands rassemblements. C’est donc la première fois que je participe à cet événement. Finalement, ça va. La ville n’est pas bondée à ne plus pouvoir se mouvoir. Ce sera peut-être le cas en soirée… Une multitude de stands représentant différentes cultures du monde envahissent une partie du centre-ville. Musiques, nourritures, danses, il y en a pour tous les goûts. Les odeurs et les couleurs amènent une ambiance chaleureuse et exotique.

Sur la scène principale, les sportifs se préparent. Le tambour donne le rythme et la démonstration de Võ démarre. Laure ne perd pas son papa des yeux. Nous sommes conquises par les thao. Ce sont des enchaînements de mouvements, un peu comme des danses. En voyant la complexité de la chose, je suis bien contente d’être dans le public. Nous passons vraiment un bon moment. Lorsque nous nous retrouvons après cette prestation, Grégory et moi avons l’occasion de discuter avec des personnes que nous avions un peu perdues de vue et ainsi de leur présenter nos enfants tout neufs.

Nous continuons donc notre vie normale et paisible. Les vacances scolaires prennent gentiment fin, et bien que je doive bientôt recommencer le travail, la rentrée se fera sans moi. C’est assez sympa de se dire qu’on pourra profiter de quelques jours de repos supplémentaires. Il faut noter que pendant mon congé maternité, j’ai quand même passé du temps à effectuer les planifications annuelles de toutes les branches que je donne. Mon programme est prêt, d’août à juillet ; je sais ce que j’enseignerai durant chaque semaine de l’année scolaire. En attendant, c’est ma collègue de duo Belinda qui assure mon pourcentage en plus du sien durant toute mon absence. Avec elle, je n’ai aucun souci à me faire. Ça roule.

Le jeudi suivant la démonstration de Võ, je reçois un coup de fil. C’est Grégory qui est parti au travail une vingtaine de minutes plus tôt.

–     Ben quoi ? T’as oublié quelque chose ?

–     Ecoute, Meg, j’ai de nouveau des pertes d’équilibre, je recommence à tomber à droite.

–     Quoi? Oh non !

–     Oui, j’ai eu très mal à la tête, j’ai eu un goût bizarre dans la bouche. Je me suis du coup rappelé que la dernière fois que j’ai eu ça, juste après, je ne marchais plus droit. J’ai parqué la voiture un peu plus loin, je suis sorti et j’ai essayé de suivre une ligne à pied. Ça ne va pas, j’avance de nouveau avec un vent qui me pousse de côté. En plus, j’ai vraiment mal à la tête. J’ai téléphoné au travail : j’ai dit aux collègues que j’avais une migraine… Ce qui est vrai. Je vais retourner à l’hôpital pour voir ce qu’il se passe.

–     D’accord. Ça va aller, en voiture ?

–     Oui, oui, ne t’inquiète pas. Je t’appelle dès que j’ai des nouvelles.

Pfff… Ça ne va pas le faire, si ce truc revient toutes les deux semaines. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Pourquoi ça reprend si brusquement ? Le mauvais souvenir de mes recherches sur Internet est encore trop présent. Je ne veux pas me faire peur inutilement ; alors je me lance dans diverses activités avec ma fille… pendant que mon fils fait la sieste. Quelle chance il a, celui-là… Cette fois, je trouve que le temps passe très lentement. L’attente paraît interminable, j’ignore ce qui nous attend, je ne comprends pas ce qui lui arrive. Evidemment, pour toute angoissée qui se respecte, je commence à me monter le ciboulot.

A son retour, Grégory me raconte qu’il a subi toute une batterie de tests neurologiques. Après ces analyses, il est ressorti de l’hôpital avec une ordonnance pour aller chez un ORL. Toujours un problème d’oreille interne, apparemment. De toute manière, il va rappeler notre médecin de famille dès le lendemain. Pourquoi tombe-t-on toujours malade le jour d’absence du docteur ?

Cette visite ne nous a pas rassurés du tout, les questions recommencent à tourner dans nos têtes. Malgré cela, nous passons contre toute attente une bonne nuit de sommeil, épuisés par toutes ces émotions.

A peine levé, Grégory empoigne le téléphone afin de fixer un rendez-vous avec le Dr Roc. Celui-ci le prend en surplus, le jour-même, à 13h30. Il est vraiment sympa, le doc. Grégory n’a jamais longtemps à patienter pour le voir. C’est peut-être dû à ses antécédents. En tout cas, c’est une bonne chose, parce que je refuserais d’attendre encore.

Une fois mon mari parti, je ne tiens pas en place. Tout ça ne me plaît pas : ce n’est pas normal que les symptômes reviennent aussi fortement si le traitement était adapté. Je dois encore une fois prendre mon mal en patience… Dire que c’est une vertu…

Je décide donc d’aller rendre visite à ma maman, dans le village voisin. J’adore venir ici. En plus de la présence de la propriétaire, c’est aussi l’endroit où j’ai grandi. Il s’agit d’une maison familiale ; ma maman y est née. Son grand-père lui-même a construit ces murs. Entouré de verdure, aucun voisin à cent mètres à la ronde, de grands arbres s’élevant sur plusieurs côtés, des vestiges d’un château médiéval faisant office de décor, l’endroit est magnifique…

La porte s’ouvre, nous rentrons à l’intérieur. Avec ma maman, nous nous asseyons autour de la table de la cuisine. Nous discutons et essayons de positiver. Nous sommes assez calmes ; nous n’avons pas besoin de nous faire peur inutilement. Toutefois l’attente nous semble longue, les cafés se multiplient (pour moi ; elle, bien que bileuse à l’extrême, n’est bizarrement pas caféinodépendante).

Après quelques discussions, le téléphone sonne enfin. L’échange avec Grégory s’avère malheureusement très bref : je ne recevrai pas davantage d’informations pour l’instant. Ma maman et moi nous remettons donc à patienter…

Finalement, en fin de journée, après des siècles d’investigations, mon mari vient nous rejoindre. Cette fois, le verdict tombe :

–     C’est un AVC.

Le choc. Je n’en reviens pas. Il doit y avoir une erreur.

Un AVC.

 

–     Tu as eu un AVC?

–     C’est ça.

 

La cuisine disparaît. Plus rien n’existe. Je tombe dans un puits ; plus rien n’a de sens. Mes jambes s’alourdissent, mon corps se pétrifie, mon cœur se brise.

 

 

3. AVC

“Un accident vasculaire cérébral (AVC) ou attaque cérébrale, est une défaillance de la circulation du sang qui affecte une région plus ou moins importante du cerveau. Il survient à la suite de l’obstruction ou de la rupture d’un vaisseau sanguin et provoque la mort des cellules nerveuses qui sont privées d’oxygène et des éléments nutritifs essentiels à leurs fonctions. Chez la majorité des gens, il n’y a pas de signe précurseur d’une crise. Toutefois, plusieurs facteurs de risque peuvent être surveillés.

Les AVC ont des conséquences très variables. Plus de la moitié des gens en gardent des séquelles. Environ un individu sur dix récupère complètement.

La gravité des séquelles dépend de la région du cerveau atteinte et des fonctions qu’elle contrôle. Plus la région privée d’oxygène est grande, plus les séquelles risquent d’être importantes. A la suite d’un AVC, certaines personnes auront de la difficulté à parler ou à écrire (aphasie) et des problèmes de mémoire. Elles pourront aussi être atteintes d’une paralysie plus ou moins importante du corps.

 

Urgence médicale

Lorsque les cellules nerveuses sont privées d’oxygène, ne serait-ce que pendant quelques minutes, elles meurent ; elles ne se régénéreront pas. Aussi, plus les délais entre l’AVC et la prise en charge médicale sont courts, plus le risque de séquelle grave s’amenuise.

Quels que soient les dommages causés par la privation d’oxygène, le cerveau a une certaine capacité d’adaptation. Des cellules nerveuses saines réussissent parfois à prendre la relève des cellules mortes si elles sont stimulées par divers exercices.

 

Causes

L’athérosclérose, c’est-à-dire la formation de plaques de lipides sur la paroi des vaisseaux sanguins, est l’une des principales causes de l’accident vasculaire cérébral. L’hypertension artérielle est aussi un facteur de risque important. Avec le temps, la pression anormale exercée par le sang sur la paroi des vaisseaux sanguins peut provoquer leur rupture. La rupture d’une artère du cerveau peut être facilitée par la présence d’un anévrisme. L’anévrisme est un gonflement d’une petite section d’une artère, en raison d’une faiblesse de la paroi.

Il n’est pas toujours possible de déterminer la cause exacte d’un AVC. Il est important, cependant, que les médecins la recherchent en procédant à divers examens afin de réduire le risque de récidive.

 

Prévalence

Grâce aux avancées en matière de prévention, la prévalence des AVC a considérablement diminué au cours des dernières décennies. Depuis les années 1990, elle semble toutefois se stabiliser.

Encore aujourd’hui, au Canada, plus de 50 000 personnes subissent un AVC chaque année et environ 14 000 en meurent. Si les AVC sont plus rares que les crises cardiaques, ils représentent tout de même la troisième cause de mortalité au pays et sont un facteur important d’incapacités.

Les trois quarts des AVC surviennent chez des gens âgés de 65 ans et plus. Au Canada et en Amérique du Nord, en général, ils touchent plus les femmes que les hommes. De jeunes enfants peuvent aussi en souffrir, mais cela se produit rarement.

 

Types

On distingue 3 types d’accidents vasculaires cérébraux : les 2 premiers sont causés par le blocage d’une artère (accident ischémique). Ils sont les plus fréquents et représentent environ le 80% des AVC. Le troisième est causé par une hémorragie cérébrale (accident hémorragique) :

  • La thrombose cérébrale. Elle représente 40% à 50% des cas. Elle se produit quand un caillot sanguin se forme dans une artère cérébrale, sur une plaque de lipide (athérosclérose).
  • L’embolie cérébrale. Elle représente environ 30% des cas. Comme dans le cas de la thrombose, une artère cérébrale est bloquée. Cependant, ici, le caillot qui bloque l’artère s’est formé ailleurs et a été transporté par la circulation sanguine. Il provient souvent du cœur ou d’une artère carotide.
  • L’hémorragie cérébrale. Elle représente environ 20% des cas, mais c’est la forme d’AVC la plus grave. Souvent causée par une hypertension de longue date, elle peut aussi résulter de la rupture d’une artère du cerveau, là où se situe un anévrisme.

En plus de priver une partie du cerveau d’oxygène, l’hémorragie détruit d’autres cellules en exerçant de la pression sur les tissus. Elle peut se produire au centre ou à la périphérie du cerveau, tout juste sous l’enveloppe crânienne.

Parmi les autres causes, plus rares, d’hémorragies cérébrales figurent les crises d’hypertension, une hémorragie dans une tumeur cérébrale et des problèmes de coagulation sanguine.

Il peut arriver que l’obstruction d’une artère cérébrale ne soit que temporaire et qu’elle se résorbe naturellement, sans laisser de séquelles. On appelle ce phénomène accident ischémique transitoire (AIT) ou mini-AVC. Les symptômes sont les mêmes que ceux d’un AVC mais ils disparaissent en moins d’une heure. Un mini-AVC est un signal d’alarme à prendre au sérieux : il peut être suivi d’une attaque cérébrale parfois plus grave au cours des 48 heures suivantes. Il est donc important de consulter un médecin au plus tôt.

 

Symptômes

Un AVC peut causer une paralysie ou une perte de conscience. Parfois, il se détecte grâce à l’un ou l’autre des signes suivants :

  • des étourdissements et une perte soudaine d’équilibre
  • un brusque étourdissement, une perte de sensibilité ou une paralysie du visage, d’un bras, d’une jambe ou d’un côté du corps
  • de la confusion, une difficulté soudaine à s’exprimer ou à comprendre
  • une perte soudaine de la vue ou une vision trouble dans un seul œil
  • un mal de tête subit, d’une intensité exceptionnelle, accompagné parfois de vomissements

 

Dans tous les cas, on doit contacter les services d’urgences le plus rapidement possible.” ( www.passeportsante.net)

 

4. Chez le doc

Un AVC. Ces trois lettres n’en finissent pas de résonner dans mon esprit. Grégory me dit que ça va, mais je suis dans un gouffre. Comment cela est-il possible ? Quelle va être la suite ? Comment allons-nous nous en sortir ? Comment va-t-il réussir à supporter cela ? Notre vie va-t-elle changer pour toujours ? Je me sens complètement démunie. Ma maman quant à elle, a quasiment perdu l’usage de la parole.

Une fois de retour dans notre foyer et les enfants endormis, mon mari me raconte ce qu’il s’est passé durant cette longue journée.

« Lorsque je suis arrivé, j’ai expliqué à Roc les nouveaux éléments. Il m’a ausculté, palpé, observé sous tous les angles. Il a constaté à nouveau une aphasie, un affaissement de mon côté droit. Après ces analyses, il a conclu au même problème que la dernière fois, soit une inflammation des trapèzes. Il a voulu me refaire une injection. C’est à ce moment que je me suis laissé emporter. Je lui ai dit que je commençais à en avoir marre de ces changements de diagnostics. On m’avait assuré qu’il s’agissait de l’oreille interne, et après que c’étaient mes trapèzes qui étaient enflammés. Parallèlement, ça faisait deux semaines que j’avais mal à la tête et j’ignorais toujours d’où pouvaient venir ces pertes d’équilibre. Je ne voulais pas de nouvelle injection si c’est pour que ça ne tienne même pas quinze jours.

Après tout cela, j’ai déclaré à Roc que je souhaitais un autre avis. Il m’a entendu et répondu qu’il avait justement un nouveau collaborateur dans son cabinet. Ce médecin avait travaillé dans différents grands centres d’urgences en France ; il avait donc un bon bagage pour effectuer ce genre de diagnostic. Il pourrait venir faire son anamnèse de son côté. Les deux médecins feraient ensuite leur bilan pour voir s’ils étaient d’accord. J’ai dit que ça me paraissait effectivement une bonne idée. J’ai alors attendu que son associé arrive dans la salle d’attente.

Quelques minutes plus tard, un homme en blouse blanche s’est pointé devant l’embrasure de la porte. Un gamin ! Je me suis dit que je me faisais bien vieux, du haut de mes quarante ans. Je l’ai trouvé très dynamique, une vraie pile électrique. Avec ses cheveux gominés, il m’a fait l’effet d’un médecin des séries télévisées. Bref. Il a effectué les tests neurologiques standard et a vite constaté que quelque chose clochait. Comme il ne voulait pas continuer dans le couloir, il m’a fait entrer dans la salle d’auscultation. Il m’a demandé de tout lui raconter depuis le début, de me souvenir des détails des sensations éprouvées. J’ai donc commencé à parler, à tout lui raconter. Je me suis souvenu alors que, juste avant d’avoir ressenti ces pertes d’équilibre, j’avais remarqué un goût bizarre dans la bouche. Un goût métallique. Comme si j’avais léché une bonne barre de fer. D’ailleurs, c’est ce qui m’avait fait arrêter la voiture lorsque je suis parti au travail. Je me suis rappelé que j’avais également eu cette sensation juste avant les premières pertes d’équilibre, il y a deux semaines.

Lorsque le Dr Rodriguez a entendu ça, je l’ai vu changer totalement d’expression et se tourner vers le Dr Roc. Puis il m’a fixé à nouveau, me coupant la parole.

–     On va faire une IRM.

–     C’est bon, j’en sors, de vos IRM, et ils n’ont rien vu, j’ai répondu.

–     A mon avis, ils n’ont pas regardé assez bas. Je veux voir les veines du cou.

Le Dr Rodriguez m’a expliqué que ce goût métallique était soit dû au goût du sang, soit dû à la rétroaction d’un médicament. Médicament que je ne prends pas… Il pensait qu’une veine ou une artère du cou saignait, que c’était ce sang se situant tout près de la zone du goût qui me donnait cette sensation de fer. A cause de l’hémoglobine.

C’est là que je t’ai téléphoné. J’ai aussi appelé mon père pour qu’il m’amène au centre d’imagerie médicale. Le Dr Rodriguez ne m’aurait pas laissé partir en conduisant. Nouvel hôpital, nouvelle IRM, cette fois en allant jusque dans le cou.

Cet examen effectué, le temps que mon père me ramène au cabinet médical, le Dr Rodriguez m’attendait avec les images. Il m’a dit :

–     C’est un AVC, suite à une dissection artérielle. L’artère vertébrale droite est maintenant bouchée à 98%. C’est comme si vous avez une épingle. La boule du dessus, c’est la grandeur de l’artère normale. La pointe, c’est ce qui reste d’ouvert chez vous. 

J’ai reçu une ordonnance avec des fluidifiants, des anticoagulants, de la cortisone à prendre pendant plusieurs mois pour les douleurs. Je suis en arrêt de travail durant trois semaines pour commencer et j’ai rendez-vous avec un neurologue. »

Je l’écoute et je le trouve étonnamment stoïque et calme. Il me balance ça, telle la liste de commissions. Il ne faut rien oublier. T’as pensé au sel ? Moi, je suis tout le contraire… C’est quand même incroyable. Tout se chamboule, mon esprit s’embrouille complètement. Nous étions si bien, en train d’accueillir notre deuxième enfant, de profiter de notre petite famille à nous, trouver notre rythme, nous poser… Maintenant, je dois retourner au travail dans moins de trois semaines et plein de doutes m’assaillent. J’ai toujours su que ce genre de catastrophes pouvait nous tomber dessus n’importe quand, que personne n’était à l’abri d’une maladie, d’un accident… J’ai toujours apprécié et profité des bons moments. Malgré cela, lorsqu’un tel événement arrive, on se le prend quand même en pleine face.

« Dire que je prends des médicaments contre l’hypertension depuis six mois… T’imagines si je n’en prenais pas ? »

Non. Pour l’instant, je n’imagine rien du tout. Un AVC, rien que ça… Ça m’hallucine. D’autant plus que ce n’est pas sa première expérience…

 

 

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