Amis de la photographie, de la chimie, des poussières et des griffures, bonjour.
C’était ma passion, c’était mon truc, mon kif, ma raison d’être… enfin, avant d’avoir des petits humains tout neufs qui prennent tout mon temps !
Donc, 11 ans après, le manque de la lumière rouge et des effluves toxiques devenu trop lourd et les petits d’homme beaucoup moins petits, tout redevient possible. Avec un surplus d’enthousiasme difficilement contenable, je décide ainsi de m’engouffrer dans mon nouveau labo tout noir. Les cartons de déménagement poussiéreux sont vidés, les papiers, la chimie, les bacs, pinces et autres thermomètres bien rangés dans leurs nouveaux placards.
Tout d’abord, il s’agit de préparer le révélateur film. De poudre, il se transformera comme par magie en mélange liquide. Ou presque comme par magie. Je me souviens vaguement d’une certaine température à obtenir pour l’eau, puis mélanger un sachet A, puis un sachet B, puis finir de remplir le litre avec de l’eau. (Ils ne font pourtant pas ça, à Poudlard) Il me semble aussi que dans l’ancien temps, je faisais carrément bouillir l’eau pour que ça se mélange plus rapidement (conseil de mon ancien mentor en photographie !) Mais bon, là j’ai 10 ans de plus, la sagesse qui va avec, je vais tenter de respecter le règlement. Je vide mon mélange dans la bouteille accordéon et… je me rends compte que c’est vrai : à 40 degrés, ça se mélange beaucoup moins bien. Une bonne partie de la poudre n’a pas été dissoute. Je remets le mélange dans le litre gradué et je recommence à touiller. En même temps, je pense que si j’arrive à obtenir quelque chose avec ce mélange, ça tiendra du miracle.
J’attrape vite fait une pellicule périmée qui dort dans mon frigo depuis plus d’une décennie et m’empresse de prendre en photo les beautés de la nature environnante : la voiture, le chien, les enfants – tellement enthousiasmés par l’idée qu’ils transpirent la joie de vivre – l’arbre avec les fleurs violettes dont on ne verra rien de leur beauté colorée. Bon, mes 36 poses sont posées… C’est à ce moment-là que l’abeille qui rôdait innocemment par-là se décide à plonger dans la réserve de pollen de la fleur violette. Je lui demande alors d’attendre 2 ou 3 minutes, histoire que je règle la netteté de mon appareil manuel, que j’ajuste le posemètre et que j’espère que mon film acceptera une 37e pose. C’est sympa, l’insecte pollinisateur consent à prendre ma demande en considération.
Très impatiente, je cours dans ma salle de bain. Fidèle à mon ancienne habitude, j’attends 10 bonnes minutes afin de m’assurer qu’aucun rayon de lumière n’entre clandestinement. Mais en réalité, je suis bien trop confiante et trop pressée et je me mets au travail après 35 bonnes secondes. Ces 11 années de numérique m’ont fait perdre cette grande vertu qu’était ma patience à toute épreuve. Dans le noir le plus total, j’empoigne donc mon décapsuleur et je… tente de libérer mon film. Bon. C’est là que ça se corse. Mes gestes sont rouillés, vraisemblablement comme mon cerveau. Cela dit, je ne lâche rien, et le bouchon finit par voler à travers la pièce. Je l’ai eu, j’ai gagné. Je sors la pellicule et je m’attaque à la spire. Non mais finalement, je m’attendais à pire. C’est comme le vélo : ça ne s’oublie pas. Il me faut chercher les ciseaux à tâtons – il me semblait les avoir bien préparés à côté de la spire mais apparemment, ils doivent avoir des petites jambes et semblent s’être déplacés sur la table – et je coupe. J’ai quand même un peu peur de donner un coup de lame sur ma 37e pose alors je vais au plus proche du rouleau en métal. Un peu trop près. J’accepte donc de couper quelques millimètres plus loin et tout va bien. J’entre tout ce qu’il faut dans la cuve, je mets le couvercle et je m’assure au moins trois fois que tout est bien fermé et complètement imperméable à la lumière. Très heureuse, très fière, je flotte sur mon petit nuage et je me retourne pour sortir de ma salle de bain.
Et là, je note les rayons de lumières qui s’infiltrent par le cadre de la porte. Eh bien, voilà ma pellicule toute voilée, super. Je sors et j’arrive à la cuisine où j’avais laissé une fenêtre ouverte. Excès d’impatience. Faudra que je reprenne les bons réflexes, un de ces quatre.
Finalement, entre la chimie foireuse et périmée, le film périmé, le flot de lumière survenue clandestinement durant mes manipulations, je n’ai pas grand espoir. Alors quelle surprise en déroulant ma pellicule ! Apparemment, j’ai dû servir d’écran naturel aux rayons de lumière clandestins. Chaque négatif est bien dessiné, bien net. Rien n’est voilé et tout est là, y compris ma petite abeille habillée de pollen. Cool, l’abeille (fallait que je la place à quelque part, celle-là) !